Je suis un Colibri…

LES CONFINÉS DE LA MUSIQUE, ÉPISODE 13

Pendant cette période pour le moins troublée et troublante, Longueur d’Ondes fait le tour des artistes mais aussi professionnels des musiques amplifiées de l’espace francophone (cœur du magazine) afin de parler de la situation et de ses conséquences… Aujourd’hui : Mohamed Mestar, touche-à-tout de la musique.

Elevé dans le petit village de Septeuil, Mohamed Mestar, après avoir été animateur dans les quartiers, est l’homme qui a fait émerger Faudel, le petit prince de raï. Une page tournée depuis bien longtemps. Passionné de musique, il a depuis monté de projet avec les plus grands musiciens du monde, monté un label avec -M- tout en ayant également été manager-tourneur de Rachid Taha dont il a monté la dernière tournée avec le guitariste Yann Péchin. À l’heure du confinement, il travaille sur un projet d’académie éphémère en Bourgogne pour faire émerger de nouveaux talents tout en offrant aux enfants des cités les clés d’un monde meilleur.

Mohamed, comment vis-tu cette période ?

Comme toute période dans sa vie, ce qui nous arrive doit nous amener à nous poser des questions fondamentales sur sa raison de vivre et sur le sens de la vie. Je me suis toujours posé ce genre de questions, et je les ai traduites avec mon label “Maquistador”. Trouver du lien entre l’humanité et ce qui nous arrive doit nous permettre à mieux repenser le monde dans lequel nous vivons. Ce qui se passe là est juste une parenthèse. Cela doit nous faire interagir sur le futur comme sur le présent. Cela doit aussi nous permettre de changer notre manière de consommer et de mettre l’humain au cœur de notre système.

Tu es où là ? Tout seul ?

Non, je vis avec ma compagne Anne. Il y a déjà plus de trois ans, j’ai décidé de vivre à la campagne loin de Paris et de ses tentations nocturnes et de nuits sans lendemain. Je suis à la maison avec mon home studio.

C’est ton nouveau lieu de travail ?

Nous avons aussi, avec la chanteuse Djura Djura et son fils, un lieu en Bourgogne, un studio d’enregistrement et un gîte artistique. Nous avons  créé l’Académie Éphémère afin de permette à ceux qui le souhaitent de marquer une pause, une réflexion. Cela se présente sous la forme d’un atelier d’écriture et d’un atelier musical pour des jeunes cassés par la vie, sortant de prison ou pas, afin qu’ils trouvent un lieu où le dialogue est possible, tout comme l’émotion aussi. Cela permet d’être à l’écoute.

Ce qu’on vit là, ce virus qui se propage à la vitesse de la lumière et qui met le monde KO, c’était quelque chose de prévisible pour toi ?

Oui je le pense. Pendant de nombreuses années, j’ai vu ce monde courir après des besoins liés à la mondialisation. Nous sommes tous victimes d’un système qui nous pousse à ne jamais s’arrêter. Pierre Rabhi et bien d’autres ont commencé ce travail il y a déjà très longtemps. Ça m’évoque une légende amérindienne, racontée par Pierre : un jour, dit la légende, il y eut un immense incendie de forêt. Tous les animaux terrifiés, atterrés, observaient impuissants le désastre. Seul le petit colibri s’activait, allant chercher quelques gouttes avec son bec pour les jeter sur le feu. Après un moment, le tatou, agacé par cette agitation dérisoire, lui dit : “Colibri ! Tu n’es pas fou ? Ce n’est pas avec ces gouttes d’eau que tu vas éteindre le feu ! ” Et le colibri lui répondit : “Je le sais, mais je fais ma part.

Pendant cette période, tu as continué à jouer et à composer, est-ce que ta musique a été changée ou influencée par ce qui se passe dehors ?

Oui. Nous avons décidé de faire un album “COVID 19 pour l’Afrique” et reverser les droits aux médecins via une ONG. J’ai mobilisé certains artistes comme Mokhar Samba, Aziz Sahmaoui, César Anot, Passi, Imotep et d’autres. Cela a été remixé par Goh Hotoda ingénieur du son qui a, entre autres, travaillé avec Madonna sur l’album The immaculate, Duran Duran, Janet Jackson (“Rhythm nation”) Chaka Kan The Woman,    Bjork et bien d’autres albums et singles.

Nous avons aussi travaillé avec les jeunes    compositeurs OD et Onyris. Ils ont signés sur mon label. Et tout cela s’est fait à distance. Vive le home studio !

Aujourd’hui, pas de frontière pour les séances studio, le mix, le mastering… On travaille depuis longtemps déjà à distance, on s’y est adapté car c’était nouveau.

Et je termine un récit intitulé L’énergie du mal-être, à paraître prochainement.

Est-ce que vous répétez à distance ?

Nous avons de la chance de pouvoir travailler grâce à internet. Pour la plupart des musiciens, nous pouvons tous gérer à distance nos sessions, que tu sois à Paris ou à Bombay, à New York ou à Tokyo, on travaille avec le haut débit et le numérique, ça roule.

On parle des nouvelles technologies et de la manière de faire des disques, de la musique et, pour le coup, je travaille actuellement sur l’album de la jeune artiste Marie Clauzel. Nous continuons à produire aux quatre coins de la planète : New-York avec Jo di Marco, Tokyo avec Goh Hotoda. Olivier Lude est en Bretagne, Catalin notre graphiste au Havre, Olivier dit OD à Coutances et Onyris à paris. Et tout ce monde travaille à distance.

Est-ce que tes concerts ont été annulés ? Comment as-tu rebondi ? Comment envisages-tu tes prochains concerts ?

Comme beaucoup promoteurs sont en stand-by (festivals, salles) et on ne voit pas pour l’instant la suite, il est donc difficile de prévoir une tournée. Nous avons eu la chance d’être en période de préparation de lancement d’album pour le label sinon en pleine tournée, cela aurait été dur pour les musiciens, les techniciens, le tourneur.

Ça te fait réfléchir différemment ? Est-ce que tu vois les choses sous un autre angle désormais ?

Il est évident que la perspective de nous voir après le confinement va beaucoup changer notre regard sur la société, le monde, le voyage et les frontières.

Tu n’as pas eu envie de tout lâcher ?

Non je suis un Colibri !

Tu crois que tout cela aura un impact durable par la suite, est-ce que la prise de conscience sera suivie d’actes pour minimiser les risques futurs voire les anticiper, ou on reviendra dans le monde que l’on connaît parce que l’argent plus fort que tout ?

Je ne crois plus en la croissance, nous ne sommes plus dans cette vague qui nous a déjà anéantis à plusieurs reprises !

L’industrie de la musique est paralysée, quels qu’en soit ses composants et quelle que soit la taille des acteurs qui la composent. Si Live Nation va certainement pouvoir s’en remettre, que va-t-il se passer au niveau des scènes locales et indés ? Tu penses que tout va repartir comme avant, petit à petit, ou au contraire il va falloir repenser certaines choses ?

Les multinationales vont pouvoir passer la tempête, ils ont de quoi voir venir la suite. Ce sont les micros structures qui risquent le dépôt de bilan. Comme il y a 15 ans à l’arrivée du numérique pour la musique et les petits labels qui, avec le streaming, à l’époque ont vu la chute du disque physique. Tous les distributeurs, petits labels, ont fait faillite… Mais il restera toujours la création musicale. Il faut réfléchir maintenant !

Si tu pouvais faire un vœu pour demain ?

Entendre les oiseaux, le bruit ambiant du matin et de voir notre planète reprendre ses droits. Les enjeux sont énormes pour le climat !

Ta playlist confinement en cinq titres.

Boddhi Satva “Alton Miler”

Tony Alen Afro Beat “Disco Jimi Tenor”

Mokhtar Samba “Musique d’Afrique”

Aziz Sahmaoui “Universite of Gnawa, Lawah-Lawah”

Cesar Anot “Yaho”

Propos recueillis par PATRICK AUFFRET